
L’homme aux lunettes noires
Tout le monde pensait qu’il regardait le spectacle. Personne ne savait qu’il était aveugle depuis douze ans. Il venait pourtant chaque été au festival. Toujours à la même place. Toujours avec les mêmes lunettes noires.
Les gens étaient gentils. Ils lui décrivaient parfois ce qui se passait. — Là, il y a un clown. — Maintenant une femme marche sur un fil. — Oh, vous auriez dû voir ça !
Il souriait. Il ne corrigeait jamais personne. Parce qu’il n’était pas venu pour voir. Il était venu pour écouter la manière dont les autres regardaient.
Il avait découvert quelque chose d’étrange. Personne ne racontait jamais le même spectacle.
Les enfants parlaient de géants.
Les adolescents des filles.
Les vieux du vent.
Les amoureux ne voyaient que leurs mains qui se touchaient pendant les applaudissements.
Un jour, une petite fille était venue s’asseoir près de lui. Elle lui avait demandé :
— Vous voyez quoi ?
Il avait répondu :
— Toi, qu’est-ce que tu vois ?
Elle était restée silencieuse très longtemps. Puis elle avait dit :
— Je crois que le monsieur fait semblant d’être un roi… mais j’ai surtout l’impression qu’il est fatigué.
Il avait éclaté de rire.
En rentrant chez lui, il notait une phrase dans un carnet.
Il n’écrivait pas comme les autres. Il n’avait jamais appris le braille — il avait appris autre chose, à sa manière, seul, dans les années qui avaient suivi le noir. Il gravait. Ses pages n’étaient pas du papier ordinaire mais des feuilles de cire sombre, tendues sur un cadre de bois qu’il transportait avec lui comme on transporte une relique ou une arme, et il traçait les lettres avec un stylet, du bout des doigts, en suivant un fil tendu d’un bord à l’autre du cadre comme on suit une corde au-dessus du vide. Il n’écrivait pas pour être lu. Il écrivait pour pouvoir, plus tard, faire glisser son doigt sur le sillon de chaque mot et sentir la phrase renaître sous sa peau, exactement comme elle avait été le jour où il l’avait entaillée dans la cire encore tiède. Une écriture qui ne s’adressait à aucun œil. Une écriture faite pour la seule bouche du toucher.
Pas le nom de la compagnie. Pas le titre de la pièce. Seulement une phrase.
« Aujourd’hui, une femme a vu de la colère. »
« Aujourd’hui, un enfant a vu un oiseau qui n’existait pas. »
« Aujourd’hui, un vieil homme n’a parlé que du ciel. »
Le carnet comptait déjà neuf cent quarante-deux phrases. Et il n’y en avait pas deux identiques.
Parce qu’il avait fini par comprendre une chose.
Quelque chose de plus mystérieux.
Douze étés avaient passé ainsi, presque identiques, et il aurait pu en vivre douze de plus sans que rien ne change — c’est même ce qu’il croyait, ce qu’il avait fini par appeler, sans le dire à personne, sa paix. Une paix construite comme on construit une digue : à force de ne jamais laisser entrer ce qu’on ne peut pas contrôler. Le carnet grossissait chaque été d’une soixantaine de phrases, jamais plus, jamais moins, et cette régularité même le rassurait — elle avait la forme d’une vie qui ne surprend plus personne, pas même celui qui la vit.
Il ne savait pas encore que neuf cent quarante-deux est un chiffre qu’on ne peut prononcer, même dans sa tête, sans commencer déjà à compter jusqu’au suivant.
La neuf cent quarante-troisième phrase, il ne l’écrivit pas tout de suite.
Ce soir-là quelqu’un s’assit à sa droite, là où d’habitude personne ne s’asseyait, parce que d’habitude on le laissait à sa solitude comme on laisse un vieux chien près du poêle. Il sentit d’abord une odeur — tabac froid, un peu de sueur, quelque chose comme du cuir chauffé au soleil — puis une chaleur, celle d’un corps qui s’installe trop près, qui ne connaît pas la distance qu’on doit garder avec les infirmes et les rois.
Une voix dit :
— Je ne vais pas vous décrire le spectacle.
Il tourna la tête, par réflexe, vers rien.
— Je vais vous décrire vous.
Il ne répondit pas. Douze ans d’aveuglement lui avaient appris ceci : le silence est une arme qu’on ne recharge jamais, elle est toujours pleine.
La voix continua, basse, patiente, avec cette lenteur de ceux qui savent qu’on ne peut pas leur échapper dans le noir :
— Vous avez les mains posées sur les genoux comme deux bêtes qu’on a dressées à ne plus mordre. Votre bouche sourit avant que les autres aient fini de parler, comme si vous saviez déjà la fin de leurs phrases. Et vos lunettes — elles ne reflètent rien, monsieur. Pas la scène. Pas les projecteurs. Rien. C’est la première chose que j’ai vue de vous, avant même votre visage : deux trous noirs plantés dans la foule, et la foule qui n’a pas peur.
Il sentit son cœur se déplacer, très légèrement, dans sa poitrine, comme un meuble qu’on pousse dans le noir d’une pièce qu’on croyait connaître.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il enfin.
— Quelqu’un qui regarde ceux qui ne regardent pas le spectacle.
Il faillit rire, comme avec la petite fille, des années auparavant. Le rire ne vint pas. Quelque chose dans la voix de l’inconnu — homme ? femme ? il n’aurait su le jurer, elle glissait entre les deux comme une lame qu’on retourne. Quelque chose l’empêchait.
Les soirs suivants, l’inconnu revint.
Toujours à la même heure, toujours à sa droite, toujours avec ce même timbre qui ne décrivait jamais les jongleurs, ni les danseuses, ni les tissus aériens que les autres, autour, saluaient de leurs souffles coupés. Il décrivait l’homme aux lunettes noires. Ses phrases avaient la précision d’un couteau qu’on aiguise sans se presser, parce qu’on sait qu’on aura tout le temps de s’en servir.
— Ce soir vous avez eu peur, quand le tambour a résonné trop fort. Vous ne l’avez pas montré. Mais votre pied gauche s’est immobilisé une seconde. Un homme qui regarde vraiment n’a pas peur du bruit. Un homme qui écoute, si.
Une autre fois :
— Vous portez ces lunettes comme on porte une dette. Ce n’est pas de la pudeur. C’est une punition que vous vous infligez tous les soirs, dans le noir, devant tout le monde, et personne ne s’en aperçoit sauf moi.
Il aurait dû se lever. Il aurait dû demander qu’on le raccompagne, qu’on éloigne cette voix qui le déshabillait phrase après phrase, comme on retire à un homme, un à un, tous les vêtements dont il s’était couvert pour survivre. Il ne se leva jamais. Il resta assis, les mains sur les genoux — les mêmes bêtes dressées — et il écouta, parce qu’il n’avait jamais rien écouté d’aussi proche de la vérité depuis douze ans.
Le septième soir, il posa une question à laquelle la voix ne répondit pas tout de suite :
— Et vous ? Qui vous regarde, vous ?
Il y eut un silence différent des autres — plus court, mais avec une texture nouvelle, comme une note tenue qui tremble un peu avant de se stabiliser. — Personne, dit-elle enfin. C’est pour ça que je suis douée pour ça.
La réponse était trop rapide pour être tout à fait vraie, et trop sèche pour n’être qu’un mensonge tranquille. Il ne dit rien, mais il garda cette fêlure-là comme on garde, sans le montrer, la seule carte qu’on ait sur un adversaire.
Le neuvième soir, il demanda :
— Pourquoi moi ? La voix mit longtemps à répondre. Quand elle répondit, elle avait changé de hauteur, comme si elle venait de plus loin, du fond d’une gorge qu’on n’ouvre pas souvent :
— Parce que vous êtes seul dans cette foule.
Elle se tut. Il attendit la suite, comme on attend, dans le noir, la fin d’une phrase qu’on sait inachevée rien qu’à la façon dont elle s’est arrêtée. La suite ne vint pas.
— C’est tout ? demanda-t-il.
— C’est déjà beaucoup, dit-elle.
Et dans le silence qui suivit, il crut deviner — sans pouvoir le prouver, sans même pouvoir se le formuler tout à fait — qu’elle venait de mentir pour la première fois non pas en disant quelque chose de faux, mais en s’arrêtant avant d’avoir tout dit.
Il faut dire ce qu’était devenu, à cette date, le carnet.
Les phrases sur les autres s’étaient taries. Il n’écrivait plus « aujourd’hui, une femme a vu de la colère ». Il écrivait, la nuit, dans une graphie qui se déformait de page en page comme une voix qui se fêle :
« Aujourd’hui, quelqu’un a vu ce que je cache. » « Aujourd’hui, on m’a regardé jusqu’à l’os. » « Aujourd’hui, j’ai eu peur d’être enfin vu. »
Le carnet ne parlait plus du monde. Il ne parlait que de la voix, et de ce qu’elle savait de lui sans qu’il ait jamais rien dit.
Le dernier soir du festival, les troubadours commencèrent à démonter le chapiteau avant même que le public soit parti tout à fait — c’est ainsi, à la fin des saisons, le rêve et le rangement se chevauchent, on plie la toile pendant que les derniers applaudissements traînent encore dans l’air comme une fumée qui ne veut pas se dissiper. Les gradins se vidaient. Les guirlandes s’éteignaient une à une, ampoule après ampoule, comme des yeux qu’on ferme dans l’ordre.
Mais cette nuit-là, la ville ne voulut pas dormir tranquille. Un peu après trois heures, des phares se mirent à balayer les façades — de longues lames blanches, méthodiques, qui n’éclairaient rien qu’elles ne fussent déjà venues chercher. Des moteurs, beaucoup de moteurs, ralentirent au bout des quais dans un même souffle, comme une seule bête à plusieurs corps qui reprend haleine avant de charger. Des portières claquèrent, toutes ensemble, avec cette discipline qui n’appartient qu’aux hommes casqués. Un chien aboya, puis un autre. Un mégaphone cracha une phrase que personne, dans la foule des troubadours et des derniers fêtards massés près des hangars, ne comprit vraiment — sinon qu’elle ordonnait quelque chose, et que ce quelque chose ne se discutait pas.
Il entendit tout cela sans le voir, ce qui, cette nuit précise, ne changeait presque rien à l’affaire : personne, voyant ou aveugle, n’aurait su dire s’il s’agissait d’un rite de fin de fête ou d’une guerre miniature répétée chaque été sur ces mêmes pavés. Il entendit les boucliers heurter le sol en cadence, comme une pluie de pierres tombant toujours au même endroit. Il entendit courir, il entendit tomber, il entendit une voix de femme crier un prénom trois fois dans le vide. Quelque chose d’âcre lui piqua la gorge et les yeux — un gaz qu’on jetait dans le noir comme on jette une malédiction, sans savoir qui elle toucherait.
Il resta assis. Il savait que la voix serait encore là, même dans ce fracas, même là où tout le monde reculait — parce que ce qui se passait autour de lui ressemblait, songea-t-il avec une lucidité presque insupportable, au seul spectacle qu’on ne lui avait encore jamais décrit : celui d’un pouvoir qui a peur de ce qu’il regarde, et qui préfère l’éteindre plutôt que de continuer à le voir.
Elle fut là — mais plus pressée qu’à l’accoutumée, comme si le fracas qui montait des quais avait mis à sa propre patience une limite qu’elle ne s’était jamais connue.
— C’est la dernière nuit, dit-elle, plus vite que les autres soirs. Avant qu’ils n’arrivent jusqu’ici. Après, il n’y aura plus de spectacle pour vous cacher derrière. Il n’y aura que vous, et moi, et ce carnet que vous serrez contre vous comme un enfant qu’on a volé.
— Comment savez-vous, pour le carnet ?
— Je le sais depuis la première fois que vos doigts se sont crispés dessus, le jour où je vous ai dit que je regardais ceux qui ne regardaient pas. Vous avez failli vous enfuir. Vous ne vous êtes pas enfui. C’est là que j’ai su que vous vouliez qu’on vous prenne quelque chose.
Le vent se leva entre les mâts à demi couchés du chapiteau. Autour d’eux, la piste était vide, ronde comme un œil ouvert sur rien, et la sciure retournée par des mois de spectacle exhalait une odeur d’animal et de sueur ancienne, une odeur de sacré bon marché, de messe foraine.
— Donnez-le-moi, dit la voix. Une seule phrase. Choisissez-la vous-même, et je repartirai. Vous n’entendrez plus jamais ma voix.
— Non, dit-il.
Ce fut la première fois, en neuf soirs, qu’il refusait quelque chose.
— Vous prendrez la phrase que je choisis. Mais avant, c’est vous qui répondez à une question — la même que je vous ai posée, et à laquelle vous n’avez fait que biaiser. Qui vous regarde, vous ?
Le silence, cette fois, dura si longtemps que le vacarme des quais parut, un instant, appartenir à un autre monde.
— Personne, dit-elle enfin, d’une voix qui n’avait plus tout à fait son assurance. C’est pour ça que je suis venue jusqu’ici.
Il tenait le carnet à deux mains, contre son ventre, comme on tient un organe qu’on a arraché à soi-même pour le montrer à quelqu’un, une seule fois, avant de mourir de l’avoir montré. Ses doigts tremblaient. Douze années de nuit ne l’avaient jamais fait trembler ainsi.
Il ouvrit le carnet à la dernière page.
Il lut, de mémoire, parce que ses yeux ne servaient à rien depuis longtemps, mais ses doigts connaissaient le grain de la cire comme on connaît le corps de quelqu’un qu’on a aimé dans le noir :
— « Aujourd’hui, j’ai compris que je n’étais pas venu ici pour écouter les autres. J’étais venu pour qu’un jour, quelqu’un me regarde assez longtemps pour me voir tel que je suis, et que je n’aie pas à fuir. »
Un silence suivit, si long qu’il crut que la voix était partie sans un mot, l’abandonnant sur les gradins vides avec pour seule compagnie le grincement des mâts qu’on couchait au sol.
Puis une main se posa sur ses lunettes noires — patiente, presque tendre, presque cruelle, de celles qui savent qu’un geste peut être les deux à la fois. Au même instant, un phare, très loin, balaya le bord du chapiteau et vint mourir sur eux en une seconde de lumière blanche, comme si la charge elle-même, sans le savoir, avait choisi cet instant pour éclairer ce qu’elle n’était pas venue chercher. La main souleva les lunettes, très lentement, dans ce bref éclat, comme on lève un voile sur un visage qu’on a préparé pour être enterré, ou pour être enfin regardé.
Il ne dit rien. Il ne se déroba pas.
Au loin, les cris s’espacèrent, puis cessèrent tout à fait — la charge refluait vers les quais comme une marée qui a fini son travail de nuit. Le vent traversa la piste vide, chargé encore de cette odeur âcre qui ne partirait qu’avec le jour. Quelque part, un troubadour siffla un air, bas, presque pour lui-même, sans savoir qu’à quelques mètres de lui, dans le noir déjà froid de la fin d’été, un homme laissait pour la première fois depuis douze ans quelqu’un voir ses yeux — qu’ils fussent morts, ou qu’ils fussent, comme certains le prétendraient plus tard, bien trop vivants pour qu’on pût le supporter.
Le lendemain, il n’y avait plus de chapiteau, plus de gradins, plus de troubadours. Il n’y avait que le grand rond de terre nue, tassée par une saison de pas et par la nuit qui venait de passer, et au centre, presque enfoui dans la sciure, un carnet de cire noire dont il manquait la dernière page.
On dit que, l’été suivant, un homme vint s’asseoir à la même place, avec les mêmes lunettes noires. Il ne parlait à personne. Il n’écrivait plus rien. Il écoutait.
Et certains soirs, quand le vent se levait entre les mâts, on croyait entendre, tout près de lui, une voix qui murmurait.
