
— Deux minutes. Tiens-le deux minutes.
Elle avait dit deux minutes. Ça faisait trois heures. Il avait peur de bouger.
Pas de le réveiller.
De le casser.
Les petites choses lui avaient toujours fait peur. L’homme s’appelait Marco. Ou bien Vincent. Ou non Yvan, ou bien Claude, peu importe, appelons-le Marco. Quarante-cinq ans peut-être. Une casquette, une barbe de plusieurs jours. Il était là sur la terrasse. C’était jour de pique-nique gratuit sur la place, organisé par une association du quartier. Il restait quelques tables, des bancs, des assiettes en carton maculées de sauce, trois quartiers de melon dans une barquette d’aluminium, des gobelets abandonnés avec au fond un centimètre de vin rosé devenu tiède. Toute la petite stratigraphie d’un repas collectif, quand les gens étaient partis et que les objets continuaient quelque temps à témoigner pour eux.
Le bébé dormait contre lui. Sur la table : un biberon vide. Marco ne bougeait plus. L’enfant pesait sur son avant-bras. Pas énormément. Trois kilos peut-être, quatre, il n’en savait rien. Mais le poids d’une chose n’avait pas grand-chose à voir avec sa masse. Il y avait des choses minuscules qui possédaient une gravité considérable. Il écoutait. Il attendait quelque chose. Une jeune femme débarrassait une table voisine. Elle jetait de temps en temps un regard vers lui. De biais. Il savait qu’elle allait dire quelque chose.
Un regard de biais comme celui-là, ça finissait toujours par amener une question. Il y avait d’abord l’observation périphérique, puis la curiosité, puis cette irrépressible nécessité qu’avaient certaines personnes de transformer ce qu’elles voyaient en conversation. Alors, les yeux fermés, il attendait.
— Elle revient ? finit-elle par oser lui demander.
— Bien sûr qu’elle revient.
— Je demande.
— Et moi je réponds.
Elle le regarda de façon plus directe, tout en continuant à ramasser machinalement les assiettes en carton dispersées sur la table. Elle devait avoir vingt-cinq ans. Ou trente. Peu importe. Elle avait cette manière très particulière de débarrasser sans réellement regarder ce que faisaient ses mains. Une sorte d’automatisme, acquis à force de répétition : les doigts trouvaient seuls les gobelets, les fourchettes, les serviettes humides.
— C’est pas le tien ?
Marco baissa les yeux vers le bébé.
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Je demande rien.
— Tu viens de demander.
— Pfff.
Elle prit une assiette. Une fourchette tomba sur le sol en bitume. Un bruit dérisoire.
Métal contre bitume.
Une petite percussion sèche, presque rien, mais Marco… ou Vincent… ou Yvan ou peu importe, se figea. Le bébé se trémoussa.
— Putain.
— Quoi ?
— Fais pas de bruit.
— Tu as vu où tu es ?
— Oui, je sais. C’est pas une rais…
Tout autour, les derniers groupes finissaient leur café. Les conversations se superposaient sans jamais vraiment se rencontrer. Quelqu’un riait trop fort. Une chaise raclait le bitume. Une voiture passa avec ce bruit pneumatique et mouillé que faisaient parfois les pneus même lorsqu’il n’avait pas plu. Au loin, une sirène. Pompiers ou gendarmes, peu importe. La ville poursuivait son activité métabolique avec une parfaite indifférence. Le bébé s’immobilisa.
Sa poitrine montait.
Descendait.
À peine.
Marco regardait ça. Sous le tissu, quelque chose accomplissait sans lui son travail minuscule. Inspiration. Expiration. Systole. Diastole. Une machinerie d’une complexité extravagante dont le bébé ignorait heureusement jusqu’à l’existence. Marco, lui, ne connaissait pas davantage le mot systole. Mais il trouvait incroyable qu’une chose aussi petite sache respirer toute seule. La jeune femme ne bougeait plus. Elle s’approcha encore.
Elle sembla hésiter une seconde, puis se décida.
— Moi, c’est Claire.
Marco releva à peine les yeux.
— Quoi ?
— Claire c’est mon prénom. T’as des enfants ?
— Non.
Il hésita.
— Enfin si.
Elle attendit la suite. Mais rien de plus ne s’échappa de Marco. Le silence aurait pu suffire. Marco aimait croire que le silence suffisait. Qu’il existait quelque part entre deux personnes une zone où les mots devenaient superfétatoires. Superfétatoires. Un mot qui a fini par illustrer son propre sens. Voilà encore un mot que Marco ne connaissait probablement pas. Et pourtant, c’était exactement ça. Claire, manifestement, n’était pas du même avis.
Elle ne lâchait pas l’affaire.
— Tu t’appelles comment ?
Marco le savait, il fallait toujours en passer par là. Il avait pris le parti de ne pas répondre, de laisser le silence apporter sa vérité. Hélas ça marchait pas à tous les coups. Claire attendait. Elle avait maintenant contre elle une pile d’assiettes en carton dont l’équilibre relevait d’une architecture précaire. Compensation des masses, pouce en butée, avant-bras légèrement incliné. Tout cela tenait par une mécanique obscure et probablement par habitude.
— Et c’est simple comme question. Ça engage à rien hein ! Juste j’te dit mon nom alors tu vois juste par courtoisie quoi. Tu t’appelles comment ?
— J’ai oublié mon nom.
— N’importe quoi. On oublie pas son nom.
— Moi j’ai oublié le mien
— Allez quoi. Ça coûte rien. Dis-moi. Je suis sûr que c’est un ptit nom sucré.
Marco respira. C’était sûr, il fallait qu’il se taise. Mais le mot sucré venait danser dans son esprit.
Sucré.
Il ne savait pas pourquoi ce mot-là avait franchi ses défenses. Peut-être parce qu’il n’avait jamais imaginé qu’un prénom puisse avoir un goût. Peut-être parce qu’il n’avait rien mangé depuis le matin. Peut-être parce que certaines paroles possédaient une capillarité particulière et se glissaient en nous par des endroits dont nous ignorions l’existence. Ou peut-être rien de tout ça.
Alors.
— Marco.
Il y eut comme une suspension. Une bulle spatio-temporelle, oui quelque chose comme cela, je ne trouve pas le mot.
Une mésange quelque part.
Un truc doux.
Inhabituel surtout.
Pendant quelques secondes son prénom resta entre eux comme un objet qu’on aurait posé sur la table. À côté du biberon vide. Quelque chose qui lui appartenait mais que Claire pouvait désormais toucher.
— Ben voilà. Marco. Marco. C’est vrai c’est doux. J’en étais sûre.
— C’est pas doux.
— Si.
— Non.
— Bon ben c’est pas doux.
— Voilà.
Claire reprit les assiettes. Elle fit deux pas. Puis se retourna.
Une nouvelle idée l’avait rattrapée.
— C’est italien ?
Marco ferma les yeux. Ça recommençait. Claire s’élança.
— Un uomo è venuto stamattina. Aveva un bambino tra le braccia, aveva gli occhi chiusi. Era bello come un grillo in agguato tra l’erba, una sera d’estate. Tu vois j’adore l’Italie, j’adore l’italien.
Marco ouvrit les yeux. Il n’avait rien compris. Ou plutôt il avait compris autre chose. La musique, peut-être. La vélocité des syllabes. Cette façon qu’avait la langue de faire exister quelque chose avant même qu’on sache ce qu’elle racontait. Il avait reconnu bambino. Tout le monde connaissait bambino. Et peut-être sera. Le reste était passé devant lui comme passaient certains trains dans les petites gares : trop vite pour qu’on puisse lire ce qui était écrit sur les wagons.
Marco attendit un instant avant de demander :
— Ça veut dire quoi ?
— Je sais plus.
C’est exactement à ce moment-là que le bébé ouvrit pour la première fois les yeux. Tout grands. Avides de tout connaître. Il regarda d’abord Marco. Puis Claire. Une question se glissa immédiatement dans sa pensée. Ou plutôt un doute. À cet âge-là, la frontière entre les deux devait être assez ténue. Il plissa les yeux. Quelque chose lui serra violemment la gorge. Il examina plus attentivement le visage de Claire. Il y avait cette bouche d’où sortaient maintenant des bidiou bidiou bidiou, cette odeur inconnue, les dents qui apparaissaient puis disparaissaient derrière les lèvres, les yeux beaucoup trop ouverts qui le fixaient.
Tout un faisceau d’informations sensorielles parfaitement disparates dont son cerveau, encore assez sommairement équipé en matière de relations humaines, tira néanmoins une conclusion d’une remarquable célérité : Cette femme était dangereuse. Il décida de ne pas pleurer. Il avait déjà appris cela.
Garder la maîtrise.
Il se mit à pleurer.
Claire regarda le bébé, presque satisfaite de cette réaction.
— Ah ben voilà.
— Tais-toi.
À ce moment-là, Claire pourrait être réellement vexée. Elle pourrait arrêter simplement ses bidiou bidiou, ramasser ses affaires et s’éloigner. Et là, Marco découvrirait peut-être quelque chose d’assez terrible : il voudrait qu’elle revienne. Déjà.
Mais évidemment il ne va pas dire : Claire, reviens. Ce serait beaucoup trop simple pour lui. Il pourrait trouver un prétexte lié au bébé :
— Il pleure à cause de toi.
Claire pourrait se retourner. Non.
Elle ne se retournera pas. Pas encore.
Claire resta de dos.
— Ben justement, je m’en vais.
Et Marco, pris au piège :
— J’ai pas dit de partir.
Claire s’arrêta net. Elle ne se retournera pas.
Quelques secondes passèrent avant que Claire ne reprenne.
— Elle s’appelle comment ?
Marco comprit immédiatement de qui elle parlait.
— Qui ?
Alors que tout le monde sait parfaitement de qui Claire parle.
— Tu as raison, je ne sais pas le nom de sa mère. Elle l’a laissé là dans mes…
Claire comprit le malentendu.
— Non pas son nom à elle, le nom de l’autre. La mère de ton enfant.
— J’ai du mal avec les noms.
— …
— Dire les noms ça crée une boule merdum et la boule merdum quand elle se niche là faudrait pas en parler.
— …
— Solange.
Le bébé cessa de pleurer. Personne ne dit rien. C’était probablement une coïncidence.
Probablement.
Claire ne put s’empêcher d’ajouter.
— C’est joli.
Et Marco :
— Quoi ?
— Solange.
— Non.
Et désormais il y avait un mot minuscule de sept lettres qui possédait manifestement une masse considérable : Solange. Un mot dont Marco voulait absolument se défaire. Un mot qui vous entraîne dans des endroits où vous n’aviez aucune intention d’aller. Des couloirs, des chambres, des dimanches après-midi, parfois même des parkings de supermarché. La géographie affective est ainsi faite qu’elle ne respecte aucune logique cadastrale.
Solange.
Il suffisait de le prononcer pour que tout un territoire se remette à exister. Une tasse ébréchée. Une nuque. Un ticket de caisse laissé sur une commode. Une porte qu’on avait fermée un peu trop fort. Des choses sans importance qui, par un phénomène de sédimentation parfaitement déraisonnable, avaient fini par constituer une vie. Marco connaissait ce phénomène. C’était ça, la boule merdum. Tout ce qui descendait lentement jusqu’au fond et qu’il valait mieux ne surtout pas remuer. Alors il ne remuait pas.
Enfin il essayait.
— Solange, répéta Claire.
Marco la regarda.
— Arrête avec ça.
— Avec quoi ?
— Avec ce nom.
Puis quelque chose dans l’association des deux prénoms l’amusa.
— Solange ou Claire. Elle se mit à rire.
— Claire ou Solange. On dirait deux sœurs.
Marco se leva soudain. Le souffle court. Il cherchait une issue. Tout semblait se dérober. Alors, le bébé dans les bras il se précipita vers le café qui trônait au coin de la place, s’y engouffra et disparut dans les toilettes tout au fond de l’arrière-salle. Les toilettes étaient minuscules. Une pièce rectangulaire sans fenêtre, éclairée par un néon qui avait dû être blanc autrefois et produisait désormais une lumière jaunâtre, presque hépatique. Un lavabo minuscule, un miroir piqué de taches noires, un distributeur de savon dont le poussoir résistait, trois carreaux fendus derrière la cuvette et cette odeur particulière des toilettes de café : eau de Javel, humidité, urine ancienne et parfum synthétique de citron.
Quelqu’un avait écrit NICOLAS FDP au feutre noir sur la porte. On ne savait pas qui était Nicolas. Ni ce qu’il avait fait pour mériter ça. Marco verrouilla. Il resta contre la porte. Le bébé dans ses bras. Tous les deux respiraient vite. Marco davantage que le bébé, ce qui, compte tenu de leurs différences respectives de masse corporelle, de capacité pulmonaire et d’ancienneté sur cette terre, n’était probablement pas très rassurant. Il baissa les yeux. Le bébé le regardait. Plus de pleurs. Rien. Ses joues étaient encore mouillées et une petite bulle translucide s’était formée sous sa narine gauche. Elle gonflait légèrement à chaque expiration puis se rétractait avec une régularité remarquable.
Marco regarda la bulle. La bulle regardait probablement rien du tout. C’était une bulle.
Marco regarda le bébé, sans comprendre ce qu’il attendait de lui.
— Quoi ?
Le bébé cligna des yeux.
— Me regarde pas comme ça.
Il s’approcha du lavabo. Dans le miroir, il aperçut d’abord le bébé. Puis lui. Ou l’inverse. Il ne savait plus très bien. Il avait mauvaise mine. Les joues creuses, la barbe irrégulière, une petite veine gonflée sur la tempe droite. Sa casquette était légèrement de travers. Il la remit droite. La regarda. La remit de travers. C’était mieux. Non. C’était pareil. Le bébé apparut dans le miroir juste sous son menton. Un petit visage rond posé contre un grand visage fatigué. Ça ressemblait à quelque chose. Une photographie de famille peut-être.
Cette idée lui déplut immédiatement. Il détourna les yeux.
— Solange.
Le mot était sorti tout seul.
Merde.
Marco regarda la porte comme si quelqu’un avait pu l’entendre de l’autre côté. Personne. Enfin probablement. Il fallait se calmer. Il choisit les carreaux. Il y en avait six sur la première rangée. Six sur la deuxième. Six sur la troisième. Six fois trois, dix-huit. Ça, il savait. Il recommença.
— Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six.
Il passa à la rangée suivante.
— Un. Deux. Trois. Quatre…
— Putain.
Il avait oublié où il en était. Le bébé remua.
— C’est toi.
Le bébé ne répondit pas.
— Tu me déconcentres.
Il recommença. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Puis encore six. Puis encore six.
Dix-huit.
Il inspira.
Dix-huit carreaux.
Il expira.
Dix-huit.
Voilà.
Le monde pouvait tenir dans dix-huit carreaux. C’était déjà ça. Il regarda de nouveau le miroir. Le bébé aussi. Cette fois Marco ne détourna pas les yeux.
— T’as rien demandé, toi.
Le bébé ouvrit la bouche. Marco attendit. Rien n’en sortit.
— Ouais.
Il hocha la tête.
— Moi non plus.
Ce n’était pas tout à fait vrai. Mais dans des toilettes de café, avec une porte verrouillée, un néon hépatique et NICOLAS FDP écrit au feutre noir à hauteur des yeux, on pouvait probablement s’autoriser une approximation. Marco posa son front contre le miroir. Le verre était froid. Il ferma les yeux.
— Solange.
Cette fois il l’avait fait exprès. La boule merdum remonta immédiatement. Elle était là. Sous le sternum peut-être. Ou derrière. L’anatomie des boules merdum demeure encore assez mal documentée.
Il inspira.
Elle monta.
Il expira.
Elle resta.
Alors Marco serra le bébé un peu plus fort contre lui. Pas beaucoup. Juste assez pour sentir sa chaleur traverser le tissu.
Marco baissa de nouveau les yeux vers le bébé.
— Fais quelque chose.
Le bébé ne fit rien.
— S’il te plaît.
Toujours rien. Marco eut un petit rire. Un seul. Quelque chose entre le rire et le hoquet.
Un moment passa avant qu’il ne murmure :
— Deux minutes.
Il regarda le bébé.
— Elle avait dit deux minutes.
Et pour la première fois depuis trois heures, Marco regarda l’heure. Soudain, quelqu’un cogna à la porte. Marco releva la tête.
— Ouais, ouais… c’est bon !
Deux nouveaux coups. Puis trois. Le bébé se mit à pleurer. Pas les petits cris hésitants de tout à l’heure. De vraies larmes maintenant. De belles larmes rondes qui roulaient jusqu’aux oreilles et disparaissaient dans les plis de son cou.
— Putain, c’est bon, je vous dis. Encore une minute. Y a pas le feu.
Une voix de femme traversa la porte.
— Yvan ?
Marco s’immobilisa.
— Non. Yvan n’est pas là, désolé.
Les coups redoublèrent.
Cette fois, la voix se brisa presque.
— Je vous en prie ! Ouvrez !
Le bébé hurlait maintenant. Le néon vacilla une première fois. Puis une deuxième. Une brève convulsion électrique parcourut le tube et, dans ce petit bruit sec caractéristique des choses qui décident de mourir sans prévenir, il rendit l’âme.
Noir.
Le bébé s’arrêta de pleurer. Ça aussi, c’était curieux. Peut-être s’interrogeait-il sur cette disparition brutale du monde. Peut-être rien du tout. Il était difficile de savoir ce qui se passait dans la tête d’un bébé, malgré les quelques certitudes parfaitement infondées que nous avions acquises à ce sujet au cours des trois dernières heures. Marco tâtonna dans l’obscurité. Sa main rencontra le lavabo, le mur, le distributeur de savon. Puis le loquet. Il le trouva. Il resta ainsi quelques secondes, les doigts posés dessus.
De l’autre côté, plus aucun coup. Seulement une respiration.
— Yvan…
Marco tourna le verrou. La lumière du café entra brutalement dans les toilettes. Une femme se tenait devant lui. Trente ans peut-être. Ou vingt-cinq. Les cheveux attachés à la va-vite, une veste trop grande sur un tee-shirt clair, le visage défait par la course ou la peur. Une des bretelles de son sac avait glissé le long de son bras. Elle ne la remontait pas. Elle regardait seulement le bébé.
— Yvan… Je suis vraiment désolée, mon amour. Tout est allé de travers, un cauchemar, mon bébé, un cauchemar… Mon Dieu…
Elle prit l’enfant des bras de Marco. Pas brutalement. Mais vite. Avec cette précision immédiate des gens qui savent exactement où mettre une main, où placer l’autre, comment soutenir une nuque sans même y penser. Yvan disparut contre elle. Elle le serra. L’embrassa sur le front, sur les joues, dans les cheveux. Elle répétait son prénom entre chaque baiser comme s’il avait fallu le rattacher au monde.
— Yvan… Yvan… Yvan…
Marco regardait ses bras. Ils étaient vides. Pendant trois heures, il avait tenu Yvan dans ses bras sans savoir qu’il tenait Yvan. C’était tout de même étrange cette manie qu’avaient les choses de changer légèrement de consistance aussitôt qu’on leur donnait un nom. Trois kilos peut-être, quatre, il n’en savait toujours rien. Mais l’absence, elle, pesait immédiatement son poids exact.
Elle releva enfin les yeux vers Marco.
— Merci monsieur. Vraiment. Merci. Je suis désolée. Pardon. Merci.
Déjà elle reculait. Puis elle se retourna et partit. Marco resta dans l’encadrement des toilettes.
Pétrifié.
Il regarda ses mains. Drôle de journée. Il retourna sur la terrasse. Claire n’était plus là. Ou peut-être était-elle à l’intérieur. Ou derrière le comptoir. Ou partie jeter les assiettes. Peu importe. Sur la table, le biberon vide était toujours là. Marco le regarda un moment. Il pensa à Solange.
Évidemment.
Un mot.
Il suffisait parfois d’un mot et tout était à refaire.
Non.
Pas à refaire.
Je ne trouve pas le mot.
Marco non plus.
Il sortit du café. Sa mobylette était garée juste là, contre le trottoir. Il passa une jambe par-dessus la selle, donna un coup de démarreur.
Rien.
Un deuxième.
Le moteur toussa. Au troisième, il partit enfin dans un bruit de ferraille et cette odeur d’essence mal brûlée qui appartenait à des temps où les machines avaient encore le droit de sentir mauvais. Marco mit les gaz. Au bout de la rue, il tourna à droite.
Et disparut.
Enfin Marco.
Ou Vincent.
Ou Claude.
Yvan, on savait maintenant que ce n’était pas lui.

