Le Regard

Nouvelle

Portraits de festivaliers dans la foule à Chalon dans la rue, dont une femme au foulard qui regarde l'objectif
Festival Chalon dans la rue, 2026

La foule avançait par vagues, comme une chose vivante qui n’aurait pas su elle-même où elle allait. Il y avait ce bruit particulier des rassemblements trop denses — des voix, des rires coupés, des pas sur le pavé, et quelque part, plus loin, une musique dont on ne distinguait que quelques bribes. J’avais mon appareil contre moi, les deux mains serrées sur le boîtier comme on tient quelque chose de précieux dans une bousculade.

C’est à ce moment-là que je l’ai vue. Elle était là, au milieu des autres, un appareil à la main. Je l’avais à peine remarquée. J’ai levé mon appareil vers le groupe. Au moment où j’ai déclenché, elle a tourné la tête. Son regard a croisé le mien.

Une seconde. Peut-être moins.

Je n’ai pas souri. Elle non plus. Il n’y avait rien à sourire, rien à dire. Seulement ce regard. Je serais incapable de dire ce que j’y ai vu. Peut-être rien. Peut-être justement quelque chose que je n’arrivais pas à nommer. Puis quelqu’un est passé devant moi. Quand j’ai pu regarder de nouveau, elle n’était plus là. La foule l’avait happée.

Je suis resté immobile une seconde de trop.

Je ne saurais pas dire précisément à quel moment j’ai décidé de la suivre. Ce n’était pas vraiment une décision. J’ai commencé à marcher vite, puis à courir, fendant la foule comme je pouvais, mon appareil cognant contre ma poitrine à chaque pas. Je suivais simplement la direction dans laquelle je l’avais vue disparaître.

Très vite, le doute est arrivé. Qu’est-ce que je faisais, exactement ? Je ne connaissais pas son nom. Je ne savais rien d’elle. Je n’avais rien à lui dire, rien à lui demander. Aucune phrase qui aurait pu justifier que je coure après une inconnue dans une ville qui n’était même pas la mienne. Et pourtant je courais. Le souffle commençait à me manquer.

Juste la revoir. Une fois.

Comme si cela pouvait suffire.

Le premier visage que j’ai reconnu était celui d’un homme avec une casquette et des lunettes rondes. Il se tenait au bord d’une vitrine, absorbé par son téléphone. Je l’avais vu près d’elle. Ou plutôt, je venais de le voir près d’elle sur la photographie. Je me suis approché, essoufflé.

— Excusez-moi… La femme qui était là, il y a une minute, juste à côté de vous. Vous la connaissez ?

Il a levé les yeux vers moi.

— Quelle femme ?

J’ai allumé l’écran de mon appareil et retrouvé la photographie.

— Elle.

Il s’est penché sur l’écran. Son doigt a désigné son propre visage.

— Ah oui. C’est moi, ça.

Puis il a regardé la femme.

— Non. Désolé. Je la connais pas.

Il a levé les yeux vers la foule.

— Y a trop de monde ici pour remarquer qui que ce soit.

Il est retourné à son téléphone. J’ai continué.

Un peu plus loin, j’ai reconnu une jeune femme qui apparaissait elle aussi sur la photographie. Je me suis approché.

— Pardon de vous déranger. Vous étiez là-bas, tout à l’heure.

Cette fois, je n’ai même pas essayé d’expliquer. Je lui ai montré l’écran.

— Vous connaissez cette femme ?

Elle a regardé la photographie quelques secondes.

— Non.

Puis elle s’est reconnue.

— On était juste les uns à côté des autres, c’est tout.

Les uns à côté des autres.

Je l’ai remerciée. Elle avait déjà baissé les yeux.

J’ai continué encore. Un troisième homme. Une moustache. Je l’ai reconnu de la même manière. Je lui ai montré la photographie.

— Elle vous dit quelque chose ?

Il a regardé l’écran, puis moi.

— Non, aucune idée.

Puis il a souri.

— Vous cherchez quelqu’un dont vous connaissez même pas le nom ?

Je n’ai rien répondu. Dit par quelqu’un d’autre, cela devenait soudain exactement ce que c’était. Absurde.

J’avais son visage devant moi. Tout ce qu’il fallait pour la reconnaître. Et rien qui permette de savoir qui elle était.

J’ai continué encore un peu, sans trop savoir pourquoi. Puis je me suis arrêté au coin d’une rue que je ne reconnaissais pas. Je ne savais plus où j’étais. Autour de moi, la ville continuait. Les gens entraient dans les boutiques, s’installaient aux terrasses, traversaient les rues. D’autres visages passaient devant moi. Des dizaines.

Je me suis retourné une dernière fois. Évidemment, elle n’était pas là. Je ne la retrouverais pas.

J’ai repris ma marche, lentement, dans une direction qui n’avait plus beaucoup d’importance.

Plus tard, j’ai regardé la photographie. Ils étaient tous là. L’homme à la casquette. La jeune femme. L’homme à la moustache. Et elle.

Sur l’image, quelque chose les réunissait. Ils semblaient presque appartenir à la même histoire. Pourtant, aucun ne connaissait les autres. Ils avaient seulement été là, au même endroit, au même instant.

Les uns à côté des autres.

Je pouvais revenir à cette fraction de seconde autant de fois que je le voulais. Mais d’elle, je ne saurais rien de plus. Pas son nom. Pas où elle allait. Pas ce qu’elle avait vu lorsqu’elle avait tourné les yeux vers moi.

Il me restait la photographie.

Et ce regard.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *