La Dame

une dame au chapeau bleu sur la plage

À Lille,
La ville est plate alors c’est normal que le tramway passe partout.
Moi j’habite Besançon, alors bon.
Je ne le prends jamais.
Le tram.
Je dois développer une sorte d’allergie.
Ou bien c’est parce que mon fils ne vient plus me voir.
Avant il venait.
À Midi, réglé comme un coucou suisse, tous les samedis, il venait avec ses beaux habits du dimanche.
Je l’aimais mon fils.
Après il est venu un samedi sur deux, et parfois c’était 5 heures bien tassé.
Trop tard pour le petit plat que j’avais eu tellement de joie à préparer.
Fichues les cuisses de pintade pochées au bouillon.

  • Désolé M’man.
  • Désolé.

Maintenant à cause de leur tram, tout a changé.
Il faut prendre 2 lignes de bus et encore vous n’êtes pas arrivé.
Faut marcher encore un bout.
Alors il ne vient plus.

Bon c’est vrai qu’il n’habite plus Besançon, mon fils.
Donc ça n’a pas aidé non plus.
Il a acheté une voiture, une occase, qu’il m’a dit. Une Mégane.
C’est une Renault.
Moi j’y connais rien.
J’imagine qu’elle doit être jaune, jaune poussin. C’était sa couleur préférée à mon p’tit canard.
Il doit être beau, assis au volant de sa Mégane. Pour sûr !
Ça doit sentir le cuir dans sa décapotable j’imagine.
Waouh. Une Mégane jaune décapotable !
Avec la peinture métallisée qui éclabousse les yeux, et puis aussi les jantes en alu pour le pipi des chiens du quartier.
Et puis tout l’attirail, l’airbag pour la rencontre avec les platanes, enfin ceux qui restent.
Moi j’aime bien les platanes.
Ça ne doit pas être facile de passer inaperçu avec tout ça.
Même moi, la championne de l’art de la dissimulation, je serais découverte en moins de deux, au volant d’une telle bagnole !

Je ne vous ai pas dit mais mon fils a un fils. Un blondinet.
Je le sais à cause de Facebook.
Il m’a montré sa photo parce qu’en vrai, je ne l’ai jamais vu.
C’est ténu les fils de la filiation.
Par exemple, mon fils, il est collectionneur en boules de verre multicolores.
Des « Meisenthal », elles s’appellent. Elles viennent de la vallée des mésanges.
J’ai cherché mais je ne l’ai jamais trouvé cette vallée.
C’est le plus grand collectionneur de France mon fils il paraît.
C’est étrange parce qu’à la maison, j’ai toujours évité les sapins de Noël et tous ces fatras commerciaux.
C’est grâce à Facebook aussi que j’ai su qu’il était parti en vacances.
En Cornouailles.

J’ai compté jusqu’à quatre.
À cinq, j’étais en bas de l’immeuble.
Bus, gare, train de nuit,
je prenais ma chambre à 3 heures du matin à Quimper. C’est plat aussi Quimper mais…
Y a pas de tram.
C’est traître Facebook pour passer incognito pendant ses vacances je trouve.
En deux jours, je l’avais retrouvé mon fils sur la plage.
Il était là.
Tellement beau.
Allongé l’air de rien, avec ses amis.
Et le p’tit boutchou plus loin, le blondinet.
Alors j’ai avancé sans un bruit, c’était facile.
Le sable s’effaçait.

Je me suis approché contre le vent pour que l’odeur n’effraie pas l’animal.
J’avais mis ma tenue spéciale-dissimulation, robe et chapeau, tête baissée.
Émue.
J’ai retenu mon souffle.
Mon cœur s’était synchronisé avec les vagues,
ou bien c’était le contraire.
Les mouettes nous regardaient.
Je me suis dit que ça allait lui faire une sacrée surprise !
À deux pas, ils ne m’avaient toujours pas remarqué.
Alors j’ai levé un doigt…

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