Nouvelle

Paris, nuit d’hôtel. Un homme nu. Allongé sur un lit. Immobile.
Depuis des heures.
Il s’appelait Charles. Il comptait les moutons. Encore et encore. Mais
rien n’y faisait. Le sommeil n’en finissait pas de s’échapper.
Les chiffres digitaux éclairaient la chambre de rouge.
04 :20
Il fallait bien pourtant qu’il dorme ! Il avait besoin d’avoir les idées
claires. Il en avait vraiment besoin. Il aurait voulu hurler un juron
mais rien ne sortait. Aucun son ne franchissait ses lèvres.
Tout était enfoui.
Dans la chaleur épaisse de la chambre d’hôtel, les moutons sautaient
désormais dans tous les sens. Impossible de les compter.
Ce n’était plus un troupeau mais une nuée. Elle envahissait tout. Les
murs, le plafond, les fenêtres.
04 : 30
Charles fermait les yeux, Charles ouvrait les yeux. Les bestioles ne
disparaissaient plus, toujours plus nombreuses,
toujours plus frénétiques.
En sueur, il se leva et se précipita dans la salle de bain, claqua la
porte derrière lui.
Robinet ouvert à fond, la tête sous l’eau froide.
Il essayait de reprendre le contrôle.
« Garder son sang-froid, ne pas paniquer ! » pensa-t-il.
Et pendant quelques minutes, la tête toujours plongée sous l’eau, il
espéra que le pire était passé.
Il ferma le robinet, tendit l’oreille. Le silence enveloppait désormais
les lieux.
Ce fut bref.
« L’œil du cyclone » se dit-il.
Dans le reflet du miroir, au-dessus du vieux lavabo, la première bête,
l’air amusé, osa pointer le bout de son museau. Surprise sans doute de
pouvoir se mouvoir aussi aisément sur une surface si étrange.
Elle éclata de rire. Ce fut comme un signal. Derrière, la porte
s’entrouvrit. Les premiers yeux curieux s’aventurèrent glissant sur le
bois.
Ils ne sautaient plus. Ils semblaient attendre une autorisation secrète.
1, 2, 3, 4,…, 20,…, 50, Charles désormais dénombrait les yeux. Et à
mesure qu’il comptait, il sentait sa raison défaillir.
C’est à ce moment-là qu’il remarqua, sur la laine d’une des bêtes, la
première tâche rouge.
La peur.
Il prit une profonde inspiration, serra les poings, les bras droits
devant lui, hurla de plus fort qu’il put et fonça vers la chambre puis
vers la porte d’entrée, le couloir, les escaliers, la rue.
Jamais il n’avait pensé pouvoir courir aussi vite.
Dehors, le souffle court, collé contre un mur, tous les sens en éveil,
il écoutait.
Un coup d’œil rapide à droite, à gauche, derrière, au-dessus, sous ses
pieds pour vérifier que le troupeau (la meute se corrigea-t-il) avait
bel et bien disparu.
Rien.
La rue était déserte, plongée dans l’obscurité. C’était la règle depuis
les dernières mesures gouvernementales : plus d’éclairage public.
Charles leva les yeux. La comète de Halley était toujours là.
Personne n’avait vraiment compris pourquoi elle était revenue si tôt.
Les scientifiques parlaient beaucoup. Les ministres aussi.
« Nous voilà nous agitant comme des lapins sous les phares », pensa-t-il.
Tout dysfonctionnait.
La comète donnait à ces temps troublés un petit air de science-fiction.
L’air était irrespirable. Le goudron fondait.
Au loin, à l’angle de la rue, Charles distingua un groupe de pauvres
bougres, affamés.
Il décida de s’engager rue de la Roquette. Son collègue Paul y créchait,
tout en bas, au troisième étage d’un immeuble miteux.
Dans la nuit profonde, il devinait les farandoles des rats traversant la
chaussée en aval.
Il chassa ses peurs d’enfant et continua sans ralentir.
Était-ce la chaleur, les rats, la comète ou quelque chose de plus
profond, de plus secret, qui chassait son sommeil et tourmentait son
esprit ?
Pieds nus, chaque pas était une torture. Le macadam brûlait.
Qu’est-ce qui pouvait à ce point détruire l’équilibre fragile qu’il
avait si patiemment construit depuis des années ?
La douleur l’empêchait de réfléchir.
C’est quand il arriva enfin au pied de l’immeuble de Paul, son collègue
d’infortune, que le mot jaillit enfin.
Un mot tout bête, un mot brut, un mot sec. Cinq lettres ridicules qui
l’empêchaient de dormir, qui l’empêchaient de rêver, qui l’empêchaient
de vivre désormais.
Alors, là, au pied de l’immeuble, au milieu de la nuit, rue de la
Roquette, Paris 11e, il a hurlé le mot une première fois.
Le son ricocha sur les murs, força les cours intérieures, les doubles
vitrages et le sommeil des gens comme il faut.
Il hurla une deuxième fois, une troisième fois, une centième fois, le
même mot encore et encore…
Gifle !
Gifle !
Gifle !
Gifle !
Gifle !
Gifle Putain !
Du coup, les images arrivaient. En rafale.
Les images de cinéma d’abord, « quai des brumes »…
Puis la gifle de son père, le 23 avril, 20 ans plus tôt, le jour de la
provocation de trop.
Il se revoyait à 15 ans, devant lui, l’insultant une fois de plus sans
raison comme depuis des semaines.
Et puis elle avait fendu l’air, soudaine, inattendue, cinglante. La
gifle. L’instant d’après, il s’était retrouvé le cul par terre.
Il y eut un moment de suspension.
Puis, étrangement, il éclata de rire.
Son père en écho, éclata de rire aussi.
Et leurs rires se mélangèrent dans le salon de la maison.
Ce fut un moment si étrangement merveilleux. Il mit fin à une période
horrible où les seules paroles délivrées en boucle étaient des critiques
acerbes et cruelles, des insultes sans fin contre ses parents,
contre son père surtout.
Le jour de la gifle fut le jour de la délivrance. Le premier jour d’une
période apaisée où il put enfin sortir de son adolescence tourmentée.
Plus tard, il avait entendu ce qu’on disait de tout ça. Les
spécialistes, les psychologues, les experts. La gifle du père, la
violence, les traumatismes.
Peut-être.
Lui se souvenait surtout d’avoir eu le cul par terre. Et d’avoir ri. Son
père aussi. Il ne savait pas ce que les experts auraient fait de ce rire. Il savait
seulement qu’après, quelque chose s’était arrêté.
Les fenêtres de l’immeuble s’allumaient les unes après les autres. Il
imaginait déjà les braves gens réveillés au creux de leur nuit, composant
rageusement le 117, numéro spécial des forces de l’ordre et du bien-être.
Il sentait déjà les objectifs des caméras et des téléphones portables braqués sur lui.
C’est là qu’il réalisa qu’il était encore nu et que cela lui causerait
sûrement des ennuis sérieux. La brigade des mœurs n’allait pas le
lâcher. La porte du l’immeuble s’ouvrit et Paul déboula. Charles n’eut pas le
loisir d’esquisser un geste, la gifle s’abattit sur sa joue, terrible.
« Voilà, tu l’as eue ! Ça va mieux maintenant ! Tu fais chier Charles.
Tu veux que je perde mon appartement bon sang ? »
Charles ne répondit rien. II pleurait. Aux fenêtres, certains applaudissaient ….
« C’est bon les gens ! C’est bon ! hurla Paul. Vous pouvez retourner
dormir. Je m’en occupe. Désolé. Bonne nuit tout le monde ! »
Doucement les têtes disparurent, les lumières s’effacèrent, quelques
derniers jurons puis l’obscurité et le silence.
Les deux amis s’enlacèrent puis Charles enfila les vêtements que Paul
avait eu la présence d’esprit de prendre avant de descendre dans la rue.
« Suis-moi » chuchota ce dernier.
Les deux hommes s’éloignèrent en courant sans un mot de plus. Ils ne
savaient pas où aller, mais il fallait qu’ils s’échappent.
Coûte que coûte.
Derrière eux, ils entendaient déjà les vrombissements des drones de la
sécurité intérieure.
Charles avait merdé. Il le savait maintenant.
Une seconde. Une insulte.
« Tu es une grosse merde, mon pauvre, à l’image de ta raclure de mère ! »
Et sa main était partie.
Pourquoi ces mots-là plutôt que tous les autres ? Il n’en savait rien.
Le geste avait pris un raccourci, sans passer par le cerveau. Une ligne
directe entre les tripes et la main.
La gifle.
Après, tout était allé très vite. Les regards. Les téléphones. Les
premières images.
Il avait foncé dans la première agence du Crédit Lyonnais, soldé son
compte, retiré tout l’argent liquide qu’il pouvait, puis s’était terré
dans un vieil hôtel où personne ne lui demanderait son QR code social.
Il avait cru pouvoir attendre. Dormir surtout. Mais le sommeil n’était
jamais venu.
À force de rester allongé sur ce lit, il avait presque oublié pourquoi
il était là. Puis les moutons étaient arrivés. Tout cela avait été très vite,
comme si le Temps prenait soudain tous les raccourcis.
Les deux hommes tournèrent au coin d’une rue et faillirent trébucher sur
un chat qui traversait la chaussée.
Les drones se rapprochaient.
— Cinq ans, souffla Paul.
Charles ne répondit pas.
— Minimum.
Ils continuèrent à courir.
— Et moi, je perds mes primes pendant cinq ans pour t’avoir aidé.
Charles tourna la tête vers lui.
— Tu veux vraiment qu’on parle de ça maintenant ?
Paul haussa les épaules.
— Non.
Ils coururent plus vite.
Le futur ne leur appartenait plus. Instinctivement, ils s’étaient
dirigés vers la gare Montparnasse. Sur le pont, au-dessus des voies
ferrées, un homme était accoudé à la balustrade. Il fumait une clope.
Aaron les attendait là. Sur les écrans, les images de Charles courant à
poil dans les rues de Paris tournaient déjà en boucle.
Un journaliste, l’air grave, commentait :
« Encore un dinosaure pris par la patrouille. Il serait temps de se
débarrasser de ce genre d’énergumènes qui n’ont plus leur place dans
notre monde moderne et civilisé. »
Aaron tira une dernière fois sur sa cigarette. Il l’écrasa sous sa
chaussure.
— Dites rien.
Les deux amis s’accoudèrent à ses côtés.
— J’ai fait un rêve, poursuivit-il.
J’ai fait un rêve.
J’étais dans un bateau qui naviguait sur une mer calme.
Et tout à coup, j’ai vu quelque chose de bizarre. C’était
un requin qui me suivait, qui me suivait de très près. Et puis il a
disparu. Et puis il est revenu. Et puis il a disparu à nouveau. Et ça a
continué comme ça pendant très longtemps.
Et puis, tout à coup, j’ai vu
que le requin était devenu un bateau. Un bateau qui me poursuivait, qui
me poursuivait de très près. Et puis il a disparu. Et puis il est
revenu. Et puis il a disparu à nouveau. Et ça a continué comme ça
pendant très longtemps.
Et puis, tout à coup, j’ai vu que le bateau
était devenu un avion. Un avion qui me poursuivait, qui me poursuivait
de très près. Et puis il a disparu. Et puis il est revenu. Et puis il a
disparu à nouveau. Et ça a continué comme ça pendant très longtemps. Et
puis, tout à coup, j’ai vu que l’avion était devenu un train. Un train
qui me poursuivait, qui me poursuivait de très près. Et puis il a
disparu. Et puis il est revenu. Et puis il a disparu à nouveau.
- C’est étrange les rêves.
- Ouais. »
Sous le pont, il y avait trois trains qui attendaient leur départ.
« Et si on faisait une course ? Le premier à Marseille !
- Chiche ?
- Chiche !
- Tope là.
- C’est topé ! »
Les trois cheminots partirent en courant et descendirent quatre à quatre
les escaliers d’accès à la gare. Ils bousculaient tout sur leur passage.
Peu importaient les cris et les protestations. Il y a des matins où l’on
comprend que quelque chose est terminé.
Celui-là était un matin d’avril. Il faisait encore nuit.
05 h 30
Les trois mômes montèrent presque en même temps dans leur machine.
- Assurez-vous d’avoir tous les équipements de sécurité nécessaires,
tels que des gants, des lunettes de protection et des oreillettes. - Ouvrez les vannes d’admission d’air et de carburant de la
locomotive. - Tournez la clé de contact et appuyez sur la pédale d’accélérateur
pour activer le démarreur. - Une fois que le moteur a démarré, vérifiez le tachymètre pour vous
assurer qu’il tourne à la vitesse appropriée. - Si le moteur est en état de marche, mettez le levier de vitesse en
position de conduite et commencez à avancer lentement. - Gardez une main sur le levier de vitesse et l’autre sur le frein à
main en cas de besoin. - Surveillez constamment les indicateurs de performance du moteur et
arrêtez-vous immédiatement en cas de problème.
Il est important de suivre attentivement les instructions du manuel de
la locomotive et de respecter toutes les mesures de sécurité nécessaires
lors du lancement de cet équipement lourd et puissant.
Telle était l’affichette collée sur chacune des portes de leur cabine.
Les trains s’élancèrent en même temps. On entendit trois sirènes dans la
gare de Montparnasse, trois cris d’adieu.
Aaron finit sa course sur une voie de garage en banlieue parisienne. Il
n’avait pas eu le temps de sauter sur le quai qu’un filet jeté par les
drones l’avait précipité au sol, sa carrière de cheminot finie.
Paul avait eu plus de chance. Il avait pu admirer le paysage jusqu’à
Valence. Il avait attendu qu’on vienne le chercher, couché par terre,
aux pieds de ses manettes, les mains sur la tête.
On n’a jamais retrouvé Charles, ni son train. Personne ne sait ce qu’ils
sont devenus.
La seule trace que les enquêteurs avaient pu retrouver en gare de
Tarascon, fut une phrase écrite à la craie bleue sur le quai :
« N’oubliez pas nobles juges, que Robespierre est mort la tête tranchée. »

