Le Crumble

des objets d'enfants sur le trottoir, mis à la vente lors d'un vide grenier

Maman avait préparé du crumble aux légumes. Je déteste le crumble. Alors ça a été la goutte d’eau de trop. Fallait que ça finisse. Je n’avais pas de mots alors j’ai mangé le crumble.

J’ai aidé à débarrasser la table. J’ai embrassé la joue.

— Bonne nuit maman.
— N’oublie pas les dents mon cœur.
— T’inquiète !

Une fois couchée, toute propre, avec l’odeur du savon de Marseille qui tourne tout autour, je me suis blottie sous les draps. J’ai fermé les yeux. Quelques minutes plus tard, j’ai entendu la porte s’entrouvrir.

(Respirer lentement – Ralentir son cœur)

J’ai senti le drap me recouvrir jusqu’au cou, j’ai frissonné malgré moi. Et puis le doux baiser est venu se poser sur ma tempe. J’ai attendu encore. Le bois a craqué un peu, juste avant que le silence remplisse à nouveau tout l’espace, tout l’univers. Le temps s’est suspendu et l’odeur de maman s’est peu à peu éclipsée sous la porte.

Alors je me suis redressée, j’ai fouillé le tiroir rouge et attrapé la lampe frontale de papa. Ma décision était prise.

J’ai ouvert l’armoire. En fait elle était déjà ouverte, parce que j’ai toujours eu peur que des bêtes sauvages se cachent dedans, ou pire une araignée. Alors disons plutôt que je l’ai ouverte en grand.

Sans bruit, j’ai tout sorti. Mon beau cavalier pâle si fier sur son cheval, « Pêcheur d’amour et de sardines » mon disque préféré, puis mon « aquadoodle », et il y avait aussi mes deux tendres peluches, Annabelle et Chukky.

Elles n’ont pas bien compris pourquoi elles se retrouvaient là, jetées à terre, sur le beau tapis beige. Pas un bisou de leur maîtresse ! Rien ! Un vrai film d’horreur ! Les yeux rivés au plafond, elles distinguaient les halos de la lampe qui dansaient sur les murs. Je n’ai pas vu la détresse dans leurs yeux.

J’ai pensé à l’immortalité du crabe, de la souris et de la grenouille. J’ai rêvé. Mais il y a des moments dans la vie où les choses se précipitent.

À six heures du matin, tout était prêt. J’ai contemplé le tout en montant sur une chaise. De là-haut, on voyait deux étiquettes où j’avais écrit en grandes et belles lettres majuscules « DÉPARTS » et « TRÉSORS ». Tout ce que je possédais s’était réparti en deux tas.

Je n’ai pas remarqué, sous le miroir brisé, qu’Annabelle pleurait.

Après cette première nuit blanche de ma vie, il allait falloir sortir, traverser la grille, voir le jour.

Je ne sais rien maintenant de ce qui va se passer.

Une nuit blanche, je ne sais pas comment cela transforme la vie. Je suis très inquiète.

Sur la place, j’ai vu la grande fontaine et j’ai su que c’était là. Je me suis assise sur les marches froides en serrant mon sac en plastique tout contre mon cœur. J’ai respiré un grand coup et j’ai tout installé devant moi.

J’ai chantonné pour éloigner le malheur et vous êtes arrivée Madame, surgissant de la nuit qui s’évade. Vous me semblez une si belle personne. Alors voilà je vous ai dit toute mon histoire.

Et pour trois francs six sous… Eh bien…

Je vous offre ici toute mon enfance.

— Combien voudrais-tu pour tout cela ?
— 20 euros Madame.
— 20 euros pour toute ton enfance ?
— Oui Madame.
— C’est beaucoup d’argent.
— Je sais, mais c’est parce que j’en ai marre de manger du crumble.
— Hum… Alors, non. Je ne peux pas te donner cet argent. Il faut que tu trouves quelqu’un d’autre.
— Vous êtes sérieuse ?
— Oui, très. Je te laisse. Je vais faire le tour de ce sympathique vide-grenier…
Mais pour le crumble, c’est d’accord, c’est fini. Fais de bonnes affaires mon cœur !

— Oui maman, merci. Je t’aime maman….

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