Nouvelle

Il y avait cette page blanche. Posée sur la table, celle qui trône sous la fenêtre. Celle qui regarde dehors, qui rêve d’ailleurs, de contrées sauvages. Celle ouverte à tous les possibles, à toutes les aventures, à tous les dangers.
Depuis trois semaines, elle était là. Paisible. Attendant son heure. À l’écoute du moindre indice. Le bruit de la cafetière italienne sur la gazinière, le passereau, un survivant, venu se cogner contre la vitre sale, le raclement d’une chaise tirée puis aussitôt repoussée, le grésillement d’une radio qu’on allumait pour la couper deux secondes plus tard, le pas irrégulier dans le couloir — jamais jusqu’à la table, toujours détourné au dernier moment, comme intercepté par une force qu’elle ne savait pas nommer. Le tiroir du bureau, ouvert puis refermé trois fois dans la même heure, à la recherche de quelque chose qui n’était visiblement pas ce qu’il cherchait, ou peut-être si, mais qu’il n’osait pas prendre. Le silence, aussi — surtout — ce silence particulier qui suit un souffle retenu trop longtemps, après que quelqu’un a failli parler.
Elle avait développé, à force d’attendre, une forme de patience minérale. Pas la patience du guetteur, tendu, aux aguets — non, quelque chose de plus ancien, de plus lent. Une patience de calcaire. Elle savait, ou croyait savoir, qu’un mot viendrait. N’importe lequel. Elle n’était pas difficile. Trois semaines qu’elle passait en revue les hypothèses, les inventoriait, les soupesait — un prénom de femme, une date, une insulte griffonnée puis regrettée, une liste de courses. Elle avait tout envisagé, sauf peut-être ça. Sauf le silence pur et simple, ce vide méthodique qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait déjà.
Elle ignorait qu’on pouvait la regarder sans la voir.
Mais ce jour-là, enfin, quelque chose se passa.
Un mot s’écrivit. Un seul, au centre, sans majuscule, comme posé là par erreur. Elle sentit tout de suite que ce n’était pas l’encre — l’encre, elle l’aurait reconnue, cette morsure un peu grasse qui s’imprime et ne revient jamais en arrière. Non : quelque chose de plus sec, de plus gris, une poudre fine qui se déposait sur elle sans jamais vraiment y entrer, une trace qui restait à sa surface, presque en visite. Elle ne connaissait pas encore ce mot-là non plus — graphite — mais elle sut, sans savoir comment, que ce gris avait quelque chose que l’encre n’avait pas : il pouvait, un jour, ne plus être là.
jachère
Elle ne comprit pas tout de suite qu’il s’agissait moins d’un début que d’un aveu. Il fallait qu’elle comprenne.
Un mot comme cela, lâché. Sans rien d’autre. Sans un autre mot pour dire quelque chose du premier.
Elle le retourna dans tous les sens, comme on retourne une pierre pour voir ce qui vit dessous. Jachère. Une terre qu’on laisse reposer, avait-elle d’abord pensé — un mot presque doux, presque une promesse de printemps prochain.
La voilà qui souriait déjà.
Mais à force de le regarder, sa douceur s’effritait. C’est difficile, un tête-à-tête avec un seul mot. Jachère, c’est une terre laissée sans culture. Qu’on cesse de nourrir. Qu’on laisse à elle-même parce qu’on n’en veut plus. Elle n’en était pas sûre, mais le doute, ça peut être le pire des fléaux. Son imagination galopait. Le mot avait donc deux visages, et la page n’était plus certaine d’avoir vu le bon en premier.
Elle n’avait jamais supposé qu’il puisse être méchant.
Mais soudain cette idée s’infiltra dans ses fibres et ne la quitta plus. Un mot qui abandonne peut très bien appartenir à une main qui abandonne aussi. Il fallait qu’elle en ait le cœur net.
Alors elle choisit un détail. Un seul, pour commencer. La tasse.
Une tasse, ça veut dire une bouche. Une bouche, ça veut dire un visage. Un visage, se dit la page, ça a forcément des yeux — et les yeux, en général, regardent quelque chose. Elle regarda alors vers la fenêtre, parce que c’était la seule direction possible dans la pièce — non, c’était faux, c’était la seule direction qui la faisait rêver, elle, dans cette pièce — et elle décida que c’était là qu’il regarderait aussi, lui, le matin, en buvant.
Et puisqu’il regardait la fenêtre, puisqu’il rêvait peut-être, lui aussi, de contrées sauvages, elle décida que son café devait être fort. La cafetière, le bruit de la cuillère contre la porcelaine, elle les entendait chaque matin, mais du café lui-même elle ne savait rien. Alors elle l’imagina corsé, presque noir. Un homme qui regarde loin, se dit-elle, ne peut pas boire un café tiède et fade — ce serait une contradiction ridicule.
De la tasse, elle passa aux mains. Une bouche qui boit, ça suppose des mains qui portent. Deux mains, pensa-t-elle d’abord, avant de se corriger : une seule peut-être, l’autre occupée ailleurs, posée sur la table, ou dans une poche, ou nulle part — la page n’était sûre de rien mais elle avança quand même, parce qu’une histoire qui s’arrête à mi-chemin n’est pas une histoire.
Des mains, elle glissa vers les épaules. Des épaules, ça se voûte ou ça se redresse. Elle choisit voûtées, sans trop savoir pourquoi, peut-être à cause du raclement de la chaise, ce bruit fatigué. Et des épaules voûtées, pensa-t-elle, ça va souvent avec une tête penchée. Une tête penchée vers quoi ? Vers la table. Vers elle.
Elle s’arrêta un instant sur cette idée — une tête penchée vers elle — avant de continuer, parce que s’arrêter trop longtemps sur un détail, c’est risquer de ne plus savoir comment repartir.
De la tête penchée, elle imagina un souffle. Du souffle, un silence. Et de ce silence, sans qu’elle sache comment elle y était arrivée, elle se retrouva à penser à une pièce entière — pas juste l’homme, mais tout ce qui l’entourait, les objets qui ne bougeaient plus, l’air qui semblait attendre lui aussi.
Elle avait commencé par une tasse. Elle finissait par une maison tout entière, tenue debout autour d’un seul geste qu’elle n’avait pas vu.
Vendredi fut le jour du miracle. Pendant la nuit, d’autres mots étaient revenus se coller au premier. Elle l’avait trouvé lâche de s’être introduit ainsi pendant son sommeil, toute lumière close, sans une parole.
« Excusez-moi… c’est ici qu’on abandonne les choses ? »
Voilà la trace grise qu’il avait laissée pendant la nuit.
Le lendemain, un seul mot de plus. Puis rien. Puis, le jour suivant, deux autres.
Une valise.
Elle ne savait pas encore quoi en faire. Une valise pouvait vouloir dire n’importe quoi — un départ, un retour, un rangement. Elle attendit la suite, comme on attend la fin d’une phrase qu’on devine sans l’avoir entendue.
Une valise. Trop légère.
Trop légère pour quoi, elle l’ignorait. Trop légère pour l’hiver, pensa-t-elle d’abord — puis elle se corrigea, parce qu’on n’était pas en hiver, et que la légèreté d’une valise n’avait peut-être rien à voir avec la saison. Peut-être qu’elle était trop légère pour ce qu’elle aurait dû contenir. Un homme qui part avec presque rien, se dit la page. Un homme qui part vite.
Le mot suivant mit trois jours à venir.
Ville.
Un seul mot, encore, isolé au milieu d’une ligne, comme s’il avait hésité avant de le poser. La page essaya de le raccorder à la valise — une valise, une ville, ça allait ensemble, ça faisait un début de trajet. Elle en oublia presque de se demander si c’était vrai.
Puis, un matin, une phrase entière — la première.
Il ne connaissait personne dans cette ville.
La page la relut plusieurs fois. Elle ne remarqua pas — comment aurait-elle pu — que cette phrase-là ne ressemblait à aucune des autres traces qu’elle avait recueillies jusque-là.
La page ne fit pas la différence. Ou plutôt — elle la fit, une fraction de seconde, quelque part au fond de sa fibre, avant de la ranger aussitôt, comme on range un doute qui dérange plus qu’il n’éclaire.
Il ne connaissait personne dans cette ville, pensa-t-elle.
Comme moi.
Elle resta un long moment sur cette pensée, ces deux mots. Rien d’autre à faire qu’y rester.
Le lendemain, rien. Le jour d’après, rien encore. Elle sentait la table sous elle, le bois froid, la lumière qui tournait sans se presser du matin au soir. Elle comptait les heures à sa façon, sans nombres — la cafetière, le silence, la cafetière encore.
Le troisième jour, un mot revint. Puis, en dessous, deux traits. Nets. Serrés. Le graphite s’écrasait sous la pointe qui repassait, encore et encore, sur le même endroit, comme si une fois ne suffisait jamais tout à fait à faire disparaître quelque chose. Elle sentit — ou crut sentir, elle ne savait plus faire la différence — quelque chose se contracter dans sa fibre, comme un poing qui se ferme sur du vide. Le mot était là et n’y était plus. Elle pouvait presque deviner, sous le gris épaissi, la forme des lettres barrées — un fantôme de mot, une ombre qui refusait de partir tout à fait.
Elle ne bougea pas. Elle ne pouvait pas bouger. Elle resta simplement posée là, avec ça sur elle, cette rature qu’elle ne pouvait ni effacer ni recouvrir ni fuir.
Et alors elle comprit ce que l’encre lui aurait épargné, et que le crayon, lui, ne lui épargnerait jamais : rien, avec lui, n’était vraiment définitif. Tout pouvait être défait. Elle avait pris ça, jusque-là, pour une forme de douceur — un mot raté n’était pas une condamnation, juste un essai qu’on pouvait reprendre. Elle ne savait pas encore que cette douceur avait un envers.
Puis vint la gomme.
Un crissement, d’abord. Un frottement sec, répété, qui allait et venait sur un point précis d’elle-même. Elle sentit sa surface s’user, grain après grain, le gris s’en aller par petites peaux invisibles, quelque chose qui partait sans bruit de départ, sans dernier mot, sans rien. Juste un endroit qui devenait plus pâle, plus mince, presque translucide à force d’être frotté, et de petites boulettes de gomme, grises elles aussi, qui roulaient jusqu’au bord de la table et tombaient, une à une, dans un silence qu’elle seule pouvait entendre. Quand la main se retira, il ne restait rien à l’endroit du mot. Pas même une trace de trace.
Elle sentit — pour la première fois depuis trois semaines — quelque chose qui ressemblait à de la rage. Une rage sans dents, sans poings, une rage de papier, qui ne pouvait se manifester par rien d’autre qu’un tremblement imperceptible quand le vent, par la fenêtre entrouverte, la faisait vibrer un instant.
Elle voulait crier. Elle n’avait pas de bouche.
Le soir suivant, la prise fut différente. Pas la pointe fine et connue du crayon. Une paume, large, qui se referma sur un de ses coins. Elle sentit la fibre se plier sous la pression, un pli qui n’était pas encore une déchirure mais qui en avait la mémoire, le même geste, la même direction.
Elle ne pensa à rien. Elle n’eut pas le temps de penser. Il y eut juste ça : la peur, brute, sans mots pour la nommer, qui traversait toute sa surface d’un bord à l’autre.
Et puis la main se desserra.
Rien ne se déchira, ce soir-là.
Un matin, un nom apparut. Elle ne l’avait jamais lu nulle part avant — ni dans les bruits de la pièce, ni dans les hypothèses qu’elle avait patiemment inventoriées les premières semaines. Julien. Elle le prononça pour elle-même, en silence, plusieurs fois, comme on essaie une paire de chaussures qu’on n’est pas sûr d’avoir le droit de porter. Elle décida que ça lui allait.
Elle décida, aussi, sans trop savoir pourquoi, que c’était le genre de nom qu’on donne tard, après avoir longtemps hésité entre plusieurs autres — un nom de deuxième choix, peut-être, ou de compromis. Elle ne saurait jamais si elle avait raison. Mais désormais, chaque fois qu’une phrase parlait de lui, elle lisait Julien, et cela suffisait à rendre tout le reste un peu plus vrai.
Les jours suivants, l’écriture reprit, mais changée. La main appuyait moins fort. Les lettres avaient rétréci, serrées les unes contre les autres comme pour tenir plus de mots dans le même espace, une écriture presque minuscule, que la page devinait davantage qu’elle ne la sentait vraiment. Elle ne s’en inquiéta pas. Une main qui écrit petit, se dit-elle, c’est une main qui économise sa force. Elle prit ça, comme toujours, pour un signe plutôt doux.
Julien avait quitté la ville sans nom, croisé une femme dans un couloir d’hôtel, hésité devant une porte. La page suivait, avalait chaque ligne, s’y accrochait comme à une rampe.
Le samedi, pourtant, il y eut un mot qu’elle ne sut pas interpréter — un mot seul, au bas d’elle-même, qu’aucune phrase ne venait éclairer. Elle le retourna dans tous les sens, comme elle avait fait pour jachère, des semaines plus tôt. Elle ne trouva rien à quoi l’accrocher. Elle décida que ce n’était rien. Une fatigue de la main, peut-être. Un mot tombé là par erreur, comme le premier.
Elle avait tort, mais elle ne le saurait jamais tout à fait.
Le dernier dimanche du mois, sans prévenir, la main la saisit et la retourna d’un geste sec.
Elle sentit le monde basculer — la fenêtre, la lumière, tout ce qu’elle avait mis trois semaines à apprivoiser, parti d’un coup, remplacé par le noir et le grain rêche du bois. Puis la pointe. Fébrile, cette fois. Rapide. Elle reconnut cette même petitesse dans le geste, cette écriture resserrée qu’elle avait déjà devinée sur son propre corps quelques jours plus tôt — sauf que là, rien ne s’arrêtait. Des lignes et des lignes, sans respiration, d’un seul trait, couraient quelque part au-dessus d’elle, minuscules, innombrables, tassées comme on tasse ce qu’on n’a plus le temps d’étaler. Elle le sentait aux vibrations, à la vitesse inhabituelle du poignet, à cette urgence qu’elle ne lui connaissait pas.
Elle ne saurait jamais ce qu’il écrivait.
Les mots couraient dans son dos. Elle les sentait naître, ligne après ligne, sans pouvoir en connaître un seul.
Et elle, le nez écrasé contre le bois craquelé de la table, n’avait plus que ça : deviner, comme toujours, mais cette fois sans le moindre indice à quoi accrocher une hypothèse.
Aveugle.
Elle était désormais couverte de mots.
Elle ne les lisait pas. Elle les portait — un poids nouveau, réparti sur toute sa surface, dense par endroits, presque creux à d’autres, comme un corps qui découvrirait tout à coup sa propre géographie. Là où le graphite s’était accumulé, elle se sentait plus grise, plus lourde, plus elle-même et moins à la fois.
Et la fenêtre s’ouvrit.
Un coup sec. Le vent entra d’un bloc, souleva le pull sur la chaise, fit vaciller la tasse sans la renverser, et vint se glisser sous elle. Elle se souleva. Un coin, puis l’autre.
Dans ce battement, elle passa devant la vitre sale, celle qu’on n’avait pas nettoyée depuis des saisons, et le carreau, une fraction de seconde, cessa d’être un mur pour devenir un miroir.
Elle vit une silhouette penchée. Une épaule basse, une main encore ouverte sur le vide qu’elle venait presque de quitter, un visage qu’elle ne put pas garder assez longtemps pour savoir s’il ressemblait à celui qu’elle avait imaginé.
Puis un second coup de vent la prit tout entière.
Elle passa la fenêtre, et l’air, dehors, la happa sans retenue. Elle tournoya, incapable de savoir quel côté d’elle-même regardait le ciel et lequel regardait la rue.
Dehors, tout était différent de ce qu’elle avait imaginé.
Et quelque chose d’indéfinissable se mit à l’œuvre pendant qu’elle volait au gré du vent. Le vent la tordait, la cambrait, la repliait presque sur elle-même — et dans cette torsion, pour la première fois, son recto et son verso cessèrent d’être deux mondes étrangers. Une face vint frôler l’autre. Un bord se courba jusqu’à toucher ce qu’il n’avait jamais pu atteindre en restant à plat sur la table. Elle sentit, l’espace d’un battement, les mots de l’un contre les mots de l’autre, comme deux mains qui se cherchent enfin après s’être longtemps ignorées de part et d’autre d’un mur.
Elle découvrait son corps. Et peu à peu, dans le plaisir de la vitesse et des torsions nouvelles, les mots écrits sur son dos commencèrent à lui parvenir. D’abord ce fut flou, puis très progressivement des images surgirent — des soirs bleus, des sentiers, du blé sous des pieds nus, un vent qui baigne une tête sans pensée, un bonheur simple comme on n’ose plus en écrire. Elle reconnut, sans savoir comment, que quelqu’un avant elle avait déjà rêvé ces mots-là.
Et d’autres mots encore s’entrechoquaient, plus loin sur son dos. Elle ne chercha plus à trier. Elle laissa tout entrer en même temps, la douceur et l’autre chose, sans les opposer, sans les nommer non plus.
Le tronc de l’arbre centenaire arrivait déjà, immense, silencieux. Elle ne pensa pas à l’éviter.
Elle pensa seulement — dans la seconde qu’il lui restait, la dernière où elle serait encore une simple feuille de papier — qu’elle avait enfin cessé d’attendre.
Puis il n’y eut plus de vent du tout.

